La Rétrospective : The Crow, le témoin temporel d’une époque

Sorti en 1994 et réalisé par Alex Proyas, le réalisateur du génialissime Dark City, que je vous conseille vivement de voir, le film The Crow est l’adaptation de la série de comics du même nom, réalisée par James O’Barr et sera le témoin temporel d’une époque, comme rarement un film super-héroïque ne l’a été auparavant.

Un jeune réalisateur ambitieux

Alex Proyas, petit réalisateur quasi inconnu à l’époque, n’avait jusqu’alors réalisé que de modestes clips vidéos, court-métrages, et un seul long métrage “Spirits of the Air, Gremlins of the clouds”, petit ovni cinématographique, doté d’une direction artistique ne dépareillerait pas dans la filmographie de Jean-Pierre Jeunet, et dont l’accueil fut plutôt mitigé au vu de sa nature plutôt déconcertante.

Jeune, mais déjà prometteur…

Autant dire que The Crow allait constituer un défi de taille pour le jeune réalisateur, tout juste trentenaire à l’époque, qui devait encore faire ses preuves et qui signait ici, son premier long-métrage “à gros budget”.

Et non content d’avoir livré un film très respectable au-delà de toute considération liée à sa nature d’adaptation de comics, Proyas peut également se targuer d’avoir signé l’une des meilleures adaptations de comics super-héroïque de tous les temps, respectueuse et mature, à une époque où les films de super-héros n’étaient pas légion et ne constituaient pas encore un genre à part entière.

En fait, dans cet exercice de film noir super-héroïque, malgré quelques résultats infructueux comme Darkman de Sam Raimi ou Punisher de Mark Goldblatt, un seul réalisateur avait su tirer son épingle du jeu, à savoir Tim Burton avec ses excellentes adaptations de Batman. The Crow allait donc débarquer comme une nouvelle pierre angulaire du genre.

Batman (1989) et Batman Returns 1992) de Tim Burton, les maîtres étalons de l’époque.

James O’Barr lui-même, le créateur de la bande dessinée, apprécia beaucoup l’adaptation de sa BD The Crow, et salua le respect apporté à l’oeuvre. Et n’importe quel amateur de comics sait à quel point il peut être difficile de contenter un auteur, qui trouvera souvent à redire sur les adaptations de leur bébé, même quand elles sont de qualité (qui a dit Alan Moore ?).

Ca raconte quoi ?

The Crow raconte l’histoire d’Eric Draven, un jeune guitariste de rock, tué la veille d’Halloween alors qu’il s’apprête à épouser l’amour de sa vie, la jeune et belle Shelly Webster. Un an plus tard, tandis que la ville est en proie à une hausse de la criminalité, Eric Draven reviendra d’entre les morts, arraché à l’au-delà par un mystérieux corbeaux, afin de venger la mort de sa petite amie.

Pourquoi le film est une réussite ?

S’il est un aspect que Alex Proyas et son équipe technique ont parfaitement maîtrisé dans cette adaptation de The Crow, c’est la pertinence et la cohérence de l’imagerie globale du film, ainsi que l’atmosphère si particulière qui en découle. Le réalisateur et ses deux compères : Dariusz Wolski et Simon Murton, ont mis un point d’orgue à réaliser une oeuvre, à la fois fidèle et respectueuse du support d’origine, mais également d’une beauté froide et tristement amère.

L’esthétique gothique omniprésente est une véritable déclaration d’amour à son époque, et Brandon Lee, félin et charismatique avec sa dégaine de rockeur déchu de la fin des années 80 que l’on pourrait aisément confondre avec un certain Alice Cooper, en est sans conteste l’une de ses plus belles égéries.

Alice Cooper aimerait bien que tu lui rendes son khôl !

La photographie est savamment pensée de manière à conférer au film une ambiance qui marrie avec brio, sinistrose et romantisme, faisant émerger de cette mixtion paradoxale, la magnificence noire qui caractérise l’art gothique. La colorimétrie met en avant des teintes sombres et rougeâtres, de laquelle il découle tout un symbolisme de l’amour, de la mort, et de la vengeance, dans une valse aux couleurs chatoyantes faite de feu, de sang, et de ténèbres.

Les plans aériens sont quant à eux l’occasion pour le spectateur de survoler une ville à l’architecture époustouflante à travers les yeux du corbeau. Chaque plan et chaque détail de la mise en scène, reflètent à eux-seuls, la qualité d’une direction artistique qui avait tout compris de la grammaire gothique.

Les personnages principaux ne font pas exception à la règle et tout dans leur allure et leur écriture dégage un véritable sens de la tragédie et du romantisme. The Crow met en scène la quête vengeresse, quasi-Shakespirienne, d’Eric Draven, esprit vengeur et héros romantique au possible, aux allures christique, véritable phare dans cette Nuit du Diable, qui n’a qu’un seul but, expier les fautes des criminels qui ont violé et assassiné l’amour de sa vie. Le film se terminant lors d’un duel au sommet… d’une cathédrale, symbolique s’il en est, qui ne dépareillerait pas dans un film de capes et d’épées.

Noir c’est noir, il n’y a plus d’espoir !

Le film ne se contente pas d’être cohérent esthétiquement, il l’est aussi par ses choix musicaux et notamment par l’utilisation d’une bande-son rock et torturée, à l’image du reste du film.

Grunge, Metal, Shoegaze, l’ensemble de l’univers musical de The Crow, porté par des groupes mythiques tels que The Cure, Nine Inch Nails, Rage Against The Machines, Stone Temple Pilots, ou encore Medicine, représentent parfaitement une certaine frange de la jeunesse de l’époque, celle d’une adolescence underground, qui a soif de rébellion et de liberté, et dont Eric Draven, et par corollaire, son interprète Brandon Lee, seront de parfaits porte-étendards.

Rock’n’roll attitude !

Loin d’être une simple ode au rock salissant, le film sait aussi se montrer extrêmement doux et émouvant sur le plan musical. La musique composée spécialement pour le film, quant à elle, est l’oeuvre du talentueux Graeme Revell, qui signera ici, l’une de ses bande-sons les plus inspirées, et l’une des plus importantes de sa carrière, qui le révélera aux yeux du grand public et qui lui assurera une carrière prestigieuse.

Un film maudit ?

Néanmoins, la production de The Crow a été parasitée par une malédiction qui s’amplifia de manière crescendo au fil du temps : perturbations climatiques sur le plateau, blessés divers et morts de cascadeurs, jusqu’au point d’orgue de la malédiction, à savoir la fin tragique de Brandon Lee, alors âgé de 28 ans.

Les circonstances exactes de la mort de Brandon Lee, ont longtemps demeuré pour les moins floues et mystérieuses, et ont alimenté bon nombre de théories conspirationnistes.

Pour l’anecdote, Chad Stahelski, le réalisateur de la trilogie John Wick avec Keanu Reeves, était un fidèle ami de Brandon et bien qu’il n’ait jamais été crédité dans le rôle, c’est lui qui a incarné la doublure de l’acteur suite à son décès. Avec un tel talent que le subterfuge ne se voit à aucun moment.

Bien que tragique, la mort du jeune Brandon résonnera à travers l’ensemble de l’oeuvre comme un écho à l’histoire qu’elle raconte, et ne fera que renforcer sa force et sa profondeur. Le film possède indéniablement une aura indescriptible, qui transcende sa raison d’être, comme si l’ombre de Brandon planait toujours au-dessus de ce film, et c’est pour cette raison, que le film est si important !

Je crois qu’il existe une certaine catégorie de rôles au cinéma, tellement forts et symboliques, qu’ils en viennent à outrepasser les frontières de la réalité, jusqu’à empiéter sur le destin de leurs interprètes, marquant par-là même l’histoire du cinéma d’une empreinte funèbre et inaltérable. Comment, ne pas faire un parallèle avec le regretté Heat Ledger, dont la dernière incarnation au cinéma, possède bien des points communs avec Eric Draven. Ou bien avec feu Halyna Hutchins, directrice de photographie, décédée lors du tournage d’un western dans des circonstances plus ou moins similaires.

Avec tout cela, on peut applaudir Alex Proyas pour être allé au bout de cette aventure, alors qu’il était encore endeuillé par la mort de son comédien et ami Brandon, ainsi qu’à Miramax, pour avoir boosté le budget initial du film, afin de laisser au réalisateur la chance de pouvoir le terminer et ainsi ne pas laisser partir en fumée l’investissement de Brandon dans le film.

Quoiqu’il en soit, le décès de Brandon Lee fera de lui une véritable icône de sa génération, à l’instar de nombreux autres fabuleux artistes qui nous ont quitté bien trop jeunes (je pense notamment aux membres du « Club des 27 »), qui ont marqué leur génération, et dont Brandon Lee faisait inexorablement partie.

R.I.P Brandon

Ma note :

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